Quentin Tarantino


Il y a parmi les réalisateurs ceux qu’on ne présente plus. Ceux qui ont tellement marqué les esprits que l’on va voir leurs nouveaux films principalement parce que ce sont LEURS films. Ceux dont le savoir-faire, le style, ont su se détacher du lot et les hisser au rang de grands maîtres du cinéma. Quentin Tarantino est l’un d’entre eux. Pour les quelques ermites qui ne le connaîtraient pas, je vais résumer en quelques mots la recette d’un film façon Tarantino : des répliques cultes, de l’action débordante, et bien souvent une narration non linéaire qui a nourri plusieurs controverses. Une autre particularité de cet enfant terrible du cinéma, c’est qu’il sait se faire désirer. En effet, en une petite vingtaine d’année, il n’a réalisé que 8 films ; en comparaison, son confrère Robert Rodriguez, qui semble puiser son inspiration dans les mêmes sources que lui, a réalisé pratiquement le double de films pendant la même période !

Que vous le connaissiez un peu ou pas du tout, je vais vous présenter ses réalisations : Quentin Tarantino est actif depuis deux décennies en tant que réalisateur, et son parcours a connu deux grandes périodes, chacune ancrée dans une décennie : la première caractérise son début de carrière de réalisateur, et la seconde une sorte de « renaissance » après une longue traversée du désert. Une fois sa filmographie donnée, je vais mettre en lumière quelques ingrédients des films façon Tarantino, les façons de faire et les petits détails bien à lui.

I-Ses débuts : 1992-1997

Sa première tentative de réalisation a été un projet avorté, My best friend’s birthday, jamais achevé, tourné en 1987. Mais son premier film qui a vu le jour est en réalité Reservoir Dogs, paru en 1992. Il raconte l’histoire d’un hold-up à première vue réussi : les hommes qui se sont associés pour braquer un diamantaire ont fini par s’entretuer, se méfiant les uns des autres et s’accusant de traîtrise. C’est un film à l’esprit très proche de celui du théâtre : peu de décors, peu de personnages, et le récit se compose presque essentiellement de dialogues. Déjà salué par les critiques mais assez boudé du public, ce film a reçu quelques récompenses de divers festivals (Catalogne, Stockholm, Avignon, entre autres).
Deux ans plus tard, Tarantino a repris les mêmes acteurs pour réaliser ce qui lui a valu sa consécration : Pulp Fiction, dont la plus prestigieuse récompense a été la palme d’or au festival de Cannes, et qui a été adopté immédiatement par le grand public. Même thème que Reservoir Dogs (la mafia et les gangsters), toujours autant de dialogues, très savoureux pour la plupart, à peine plus d’action, mais une histoire plus riche : il s’agit en fait de trois récits qui s’entrecoupent, celui de deux braqueurs de spiritueux qui décident de se reconvertir dans le braquage de coffee-shop, celui d’un boxeur qui trahit son accord avec le parrain de la mafia et tente d’échapper à ses représailles, et enfin celui de deux mafieux très décontractés qui vivent un miracle au cours d’un règlement de comptes. C’est, selon les votes de l’Internet Movie Database (IMDb) le cinquième meilleur film de tous les temps. Qu’on approuve ou non ce classement, il est devenu véritablement culte, ne serait-ce que par la musique de titre qui a été maintes fois reprises, par exemple pour la série des films TAXI.
Fort de ce succès, Tarantino a ensuite co-réalisé avec Allison Anders, Alexandre Rockwell et Robert Rodriguez un film à sketches appelé Four Rooms, qui a été un véritable échec commercial : même s’il est sorti à l’époque en VHS en France, aucune conversion en DVD n’a été réalisée par la suite. Il s’agit de quatre saynètes à sketches, un peu à la façon de certaines séries télévisées américaine, qui narrent la nuit du nouvel an que vit un groom dans un hôtel de luxe, interprété par Tim Roth – lequel était déjà présent dans Reservoir Dogs et Pulp Fiction. Tarantino a réalisé la quatrième et dernière saynète, dans laquelle le groom est sollicité par un homme d’Hollywood qui le veut comme arbitre d’un pari totalement surréaliste et qui met tout en œuvre pour anéantir son intégrité initiale. Ce dernier, s’il refuse au début, se laisse tenter par cette expérience unique et joue le jeu, il le joue même davantage que ceux qui l’y ont incité, dont il aura dépassé le culot en fin de compte.

La première période Tarantino s’achève deux ans après Four Rooms, en 1997, quand sort son dernier film du XXe siècle, Jackie Brown, un hommage à la blaxploitation qui était très en vogue au début des années 70. On a beau retrouver la patte de son réalisateur et une belle équipe d’acteurs (entre autres Samuel L. Jackson, récompensé par l’ours d’argent du meilleur acteur au festival de Berlin de 1998), le film rencontre un succès moins franc que Pulp Fiction, ce que Tarantino a expliqué par le fait qu’il s’adressait essentiellement à un public noir en le réalisant. Après Jackie Brown, on n’a plus entendu parler de lui pendant 6 ans, ce qui nous amène ensuite à 2003 avec sa « renaissance ».

II-Sa renaissance

Tarantino signe son grand retour en 2003-2004 avec Kill Bill, une saga en deux volets – ou ici, volumes – qui résume en quelque sorte toutes ses sources d’inspirations, ses thèmes favoris et ses savoir-faire. L’histoire est assez simple : l’héroïne, incarnée par Uma Thurman – laquelle jouait déjà dans Pulp fiction un personnage secondaire –, se réveille après un très long coma. Celui-ci a été causé le jour de son mariage par un homme nommé Bill, accompagné d’un assassin nommé Budd et d’une bande de tueuses, les vipères assassines. Le seul désir de cette femme : se venger, tuer un a un tous ceux qui ont tenté de lui ôter la vie, Bill en dernier. Le volume 1 de Kill Bill est très violent du début à la fin, c’est un film d’action pur et dur (il a d’ailleurs été interdit au moins de 16 ans à sa sortie en salles) tandis que le volume 2, plus hétéroclite, joue moins sur la violence et plus sur l’histoire et la réflexion. Globalement, Kill Bill demeure l’une des réalisations les plus abouties et les plus riches de Tarantino, tant au niveau des dialogues qu’au niveau de la complexité des personnages (leur caractère, leur histoire, parfois même leur ambivalence). Récompensée par un certain nombre de festivals tout comme Pulp Fiction quelques années plus tôt, cette saga correspond, pour les gens de ma génération, à ce qui nous a fait découvrir Tarantino, à l’âge où on aime surtout l’action et pas les histoires trop complexes.

L’avant-dernier film des années 2000 que Tarantino ait réalisé est Boulevard de la mort, premier volet du diptyque Grindhouse dont le deuxième volet est l’excellent Planète Terreur de Robert Rodriguez. C’est un film en hommage aux films de série B et aux films d’exploitation, tournée à la manière des road-movies des années 70 ; le récit tourne autour d’un cascadeur nommé Stuntman Mike, qui prend un malin plaisir à provoquer des accidents sur la route pour tuer des jeunes femmes. Dans la première partie du film on le voit procéder, préparer le terrain et commettre l’acte, et dans la seconde partie, alors qu’il tente de le reproduire avec d’autres personnes, la situation se retourne… De la violence, des jolies filles, des textes croustillants et savoureux : ce film titille nos basses pulsions et nous fait prendre plaisir dans notre position de voyeurs, jusqu’à la chute finale qui peut en laisser plus d’un sur leur faim.

Juste avant de réaliser Jackie Brown, Tarantino a commencé à écrire le scénario d’une uchronie située à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, et il a mis plus de 10 ans à l’achever ; en 2008 il a présenté le projet à son producteur fétiche, Lawrence Bender, et un an après, Inglourious Basterds est né. Encore un film dégoulinant d’action et dont chaque réplique mérite d’être considérée comme culte, un pur produit Tarantino. Porté par ses excellents acteurs, que ce soient Brad Pitt, Mélanie Laurent, Eli Roth, Diane Kruger ou encore Christoph Waltz qui a reçu entre autres, pour sa formidable interprétation du terrible « chasseur de juifs » Hans Landa, le prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes 2009, l’oscar 2010 du meilleur acteur dans un second rôle, le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle. Ce qu’il y a d’incroyable – et qui donne toute sa force et sa vraisemblance au film – c’est que tous les personnages sont travaillés, même les petits rôles annexes qui font de simples apparitions, ces rôles-là semblent avoir une importance cruciale à chaque fois, joués avec justesse et enveloppés d’une véritable personnalité, de toute une histoire qui semble dépasser allègrement le cadre du film. Bien entendu, la version de la seconde guerre mondiale montrée ici, qui va totalement à l’encontre de l’Histoire (principe de l’uchronie, d’ailleurs), a suscité de nombreuses critiques, mais le réalisateur a largement insisté sur le fait qu’Inglourious Basterds relate la fin de l’occupation nazie telle que lui-même l’aurait imaginée, façon Grand-Guignol, et en aucun cas il ne prétendait présenter une vérité historique.

En ce qui concerne la suite de ses réalisations, le 3 octobre 2009 au Festival International du Film de Morelia il a annoncé que Kill Bill 3 devrait être son 9e film et devrait sortir en 2014. De nombreuses autres rumeurs circulent autour de ses éventuels futurs projets, comme par exemple un troisième volet de Grindhouse coréalisé avec Rodriguez, ou encore un préquel d’Inglourious Basterds, mais jusqu’ici aucun n’a été confirmé. Il semblerait également, pour l’anecdote, que Lady Gaga se soit vue offrir un rôle par Tarantino pour un de ses prochains films… Ce réalisateur qui sait toujours se faire attendre pour ses nouveaux films n’a pas encore fini de nous surprendre, c’est la seule chose dont on est sûr !

III-Recette d’un film à la sauce Tarantino

Si Quentin nous surprend à chaque fois, c’est sans doute par son talent, non par sa façon de faire, car celle-ci n’a vraiment pas changé en vingt ans. A peu près tous ses films possèdent les mêmes ingrédients : un monde plongé dans la violence, une violence à la fois crue et stylisée, ce qui peut donner un côté esthétique très caractéristique, qui peut parfois déranger. Chacun de ses films revisite d’autre part les archétypes des grands styles de cinéma (western pour Kill Bill, film de gangsters pour Reservoir dogs ou Pulp Fiction, film de guerre pour Inglourious Basterds, Road-movie pour Boulevard de la mort…) en les nourrissant de références diverses qu’il a acquises très tôt car il est en quelque sorte « tombé dans la marmite » du cinéma quand il était petit. En effet, il n’hésite pas à faire référence, dans ses films, à Godard, Scorsese, De Palma ou encore Sergio Leone qui sont des réalisateurs qu’il admire profondément.

Une autre caractéristique de ses œuvres est le mélange très riche d’effets visuels empruntés à de nombreux cinémas différents : le noir et blanc, le dessin animé (tout un passage de Kill Bill : volume 1 est présenté sous la forme d’un anime japonais), les défauts de réalisations de films d’exploitation à l’ancienne (dans Boulevard de la mort, de faux raccords, des parasites et autres dysfonctionnements parfaitement imités restituent l’esprit imparfait de ce cinéma à petit budget)… On note d’autre part la présence récurrente d’une structure non linéaire de narration, avec de nombreux flashbacks et flashforwards : l’exemple le plus saisissant est Pulp fiction, où la fin est au milieu, et où le film termine par le début… Tout cela contribue à faire du cinéma de Tarantino un condensé incroyable de toute l’histoire du cinéma, une sorte de « best of » qui est à la fois une forme d’hommage au 7e art, mais aussi une garantie de succès.

Pour finir, il semble impensable de parler de Tarantino sans que l’image des femmes soit évoquée. Il les magnifie sans cesse dans ses films, les place souvent au premier plan, à tel point qu’il explique ceci : « Dans la vie j’ai un grand respect pour les femmes. (…) Je construis l’intrigue de mes films autour d’elles pour magnifier leurs qualités et pour qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes ». En d’autres termes, il tente à sa manière d’extraire l’essence des femmes pour la modeler et en imprégner ses films. On notera dans cette entreprise une forte présence du fétichisme des pieds féminins : on voit des plans entiers concentrés sur des pieds nus dans Kill Bill, Pulp Fiction ou Jackie Brown, même dans Boulevard de la mort. De même une scène très belle d’Inglourious Basterds est un exemple même de fétichisme : celle où Christoph Waltz enlève la chaussure de Diane Kruger pour vérifier si celle qu’il a trouvée correspond bien à sa pointure (référence évidente à Cendrillon par ailleurs). Enfin, au début de Pulp Fiction John Travolta explique à Samuel L. Jackson à quel point masser les pieds d’une femme a une connotation sexuelle.

Conclusion

Considéré comme l’un des plus grands maîtres du cinéma du XXIe siècle, Quentin Tarantino n’a pas volé sa renommée et tout son mérite réside dans sa culture cinématographique qui lui a permis de se créer un style unique ; ce style est d’autant plus admirable qu’il constitue un reliquat de ce que l’on a fait de mieux au cours du XXe siècle, assurant ainsi une pérennité de l’âge d’or de certains genres pourtant presque disparus, comme les westerns spaghetti ou les films de série B. Pourtant, il restera avant tout le grand enfant terrible du cinéma, qui prend son métier comme un jeu à tel point qu’il ne peut jamais s’empêcher de faire une plus ou moins brève apparition dans ses films (amusez-vous donc à le trouver dans Inglourious Basterds ou dans Kill Bill !) ; en somme, ses œuvres sont autant un divertissement pour lui que pour nous.

Thibaut

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