Stanley Kubrick : Le visionnaire absolu

Une exposition choc à la Cinémathèque française du 23 mars au 31 juillet

« En 46 ans de carrière, et seulement 13 films, il s’est imposé comme le démiurge du cinéma du futur. Au départ photographe, Stanley Kubrick a un sens inné des éclairages, de la composition visuelle et du mouvement, et sait tout faire sur un plateau. Il va s’attaquer à tous les genres : film noir (« L’Ultime razzia »), science-fiction (« 2001 : l’odyssée de l’espace »), anticipation sociale (« Orange mécanique »), épouvante (« Shining »), reconstitution historique (« Barry Lyndon »)… Grâce à un fonds d’archives exceptionnelles et des installations conjuguant les décors d’origine, le matériel technique utilisé, les notes et la documentation personnelle de l’artiste, ainsi que ses projets avortés, cette exposition permet de pénétrer l’imaginaire d’un précurseur. »

La brochure annonce la couleur. C’est avec engouement et fascination que l’on rentre dans l’exposition Stanley Kubrick à la Cinémathèque française, où deux étages entiers lui ont été réservés. Au 5ème étage, tous les films de Kubrick jusqu’à Shining disposent de leur(s) propre(s) salle(s). Chacune présente des photos et des extraits vidéo des films, supplémentés par d’autres documents plus spécifiques pour chaque film. On commence avec ceux réalisés dans les années 1950 : Fear and Desire, Killer’s Kiss, The Killing et Paths of Glory, au travers de pages de scénario originelles, articles de presse, descriptions de la composition de l’image (avec photo et vidéo), déjà visionnaire à l’époque. On passe ensuite au premier film à gros budget du Maître : Spartacus, dont Kubrick a pris la réalisation à la demande de Kirk Douglas (les deux grands se sont connus sur le set de Paths of Glory) après que le précédent directeur ait été licencié. Toges romaines, grand écran avec extraits du film, explications sur la réalisation avec photos du tournage nous sont offerts. La salle réservée à Lolita, elle, met l’accent au travers d’articles de presse de l’époque, sur le mauvais accueil réservé au film par les critiques et sur les différences avec le roman de Nabokov. Ces critiques sont néanmoins nuancées par le fait que la censure de l’époque avait empêché Kubrick de représenter librement l’érotisme et la perversité contenue dans le roman, laissant un aspect ‘’fade’’ au film. La salle Dr. Strangelove met en lumière la construction et l’entretien de la « war room », dans laquelle le président et ses généraux se réunissent dans le film. Une maquette très bien réalisée vient agrémenter les explications. On appréciera aussi la présentation (avec photos, articles et pages de scénario) de la fin alternative envisagée par Kubrick, dans laquelle toutes les personnes dans la « war room » se livrent à une bataille de tartes à la crème. La scène avait pris 4 jours à être tournée, mais a ensuite été mise de côté, Kubrick craignant que le film tourne à la farce.

2001 : l’odyssée de l’espace dispose du plus grand espace de l’exposition, et on voit bien l’effort qui a été fait pour présenter son aspect révolutionnaire. Casque de cosmonaute et masque de singe portés par les acteurs sont placés côté à côté, tout comme les combinaisons originelles. L’exposition a aussi reproduit en grandeur nature (avec caméra et toile de fond) le processus de filmage par rétroréflecteur des scènes africaines présentant les singes contre un fond désertique. On vous laisse la surprise de passer devant la caméra. Dans une autre salle, les planètes imaginées par Kubrick sont toutes représentées sur des dalles de verres éclairées. C’est beau, tout simplement. On appréciera aussi les explications (texte, mini documentaire) sur la construction de la centrifugeuse (qui a coûté 800 millions de dollars, mais qui a permis de filmer une simulation de l’apesanteur), avec une maquette magnifiquement réalisée. La maquette du monolithe a quant à elle peu d’intérêt. Une nouvelle salle explore cette fois ci le placement de produits (IBM etc.) dans le film, qui a permis de le financer en partie, et les aspects plus techniques du tournage (avec board, mini fiches etc.). Pour finir, vous n’échapperez pas à la mythique scène finale sur grand écran, la musique de Zarathoustra de Richard Strauss nous faisant trembler d’émotion.

Après les grands espaces dégagés alloués à 2001, fidèles au vide de l’univers, on appréciera la cohérence de l’exposition, puisque l’exiguïté de la salle d’Orange Mécanique (dont les murs sont peins en… bravo, vous avez deviné !) nous rappelle le sentiment d’emprisonnement représenté dans le film. Affichage de multiples posters d’origines, articles de presse « pour » et « contre », lettres de spectateurs offusqués, tout est fait pour traduire la controverse qui a éclaboussé la sortie du film. On aimera aussi la présence des journaux qui figuraient dans le film pour raconter la guérison d’Alex par la technique Ludovico… même si on se doute que peu de visiteurs auront pris le temps de les lire et d’apprécier l’humour minutieux de Kubrick, qui, dans les journaux, aura écrit « Alex Burgess » (Burgess est l’auteur du livre Orange Mécanique) au lieu du vrai nom du personnage (« Alex DeLarge »). Dans une petite salle sombre rappelant le Korova Milk Bar figurent deux mannequins en plastique qui ont servi dans le décor du Korova, ainsi que le costume d’Alex derrière une vitrine.

On passe ensuite à l’éclairage sombre de la salle Barry Lyndon, qui nous explique la technique révolutionnaire que Kubrick a utilisé pour retranscrire l’atmosphère du 18ème siècle. En effet, Kubrick a utilisé une caméra de la Nasa (que l’on pourra admirer) pour filmer les scènes d’intérieur à la seule lumière des bougies. Des costumes et des malles du film sont aussi présentés, tout comme le travail réalisé par Kubrick sur les photos des localités du film. Dans l’anti salle de Shining, deux haches et les robes des terrifiantes soeurs jumelles viennent compléter quelques photos et articles. Dans la salle suivante sont exposées d’autres objets utilisés dans le film, comme la machine à écrire et la feuille (ainsi qu’une grande banderole) où figurent les fameux mots « All work and no play makes Jack a dull boy ».

Au 7ème étage, la visite se poursuit avec la salle réservée à Full Metal Jacket. Vous y verrez le fameux casque figurant sur l’affiche du film, ainsi qu’une mitraillette utilisée dans le film, puis toujours photos et manuscrits d’origine. Eyes Wide Shut nous est présenté dans une sorte de couloir, ces mêmes couloirs parmi lesquels Tom Cruise déambule dans le film. Beaucoup de photos et quelques masques d’origine, cette salle a peu d’intérêt.

Dans le couloir suivant sont exposées de nombreuses photos que Kubrick a prises pour le magazine Life quand il avait entre 16 et 20 ans, dont celle du marchand de journaux pleurant à la mort de F.D.Roosevelt, qui lui a permis de se faire connaître auprès du magazine. Dans ce même couloir s’ouvre une petite pièce noire ou est projeté un documentaire d’une quinzaine de minutes sur la cohérence dans l’utilisation de la musique chez Kubrick. C’est indéniablement un des points les plus intéressants de la visite.

La dernière partie de l’exposition présente les projets avortés de Kubrick. On commence par Artifical Intelligence, dont Stanley a passé le flambeau à Steven Spielberg à la fin des années 1990. Le réalisateur de Jurassic Park eut à coeur de respecter la vision du Maître, et reprit ses nombreux travaux préalables sur le film, comme des croquis que l’on pourra admirer. Vous remarquerez à travers ces croquis que la ville dans A.I. avait été imaginée de manière encore plus érotique que le Korova Milk Bar d’Orange Mécanique ! Sont ensuite exposés derrière une vitrine les (très) nombreux objectifs que Kubrick aura utilisés dans sa carrière. Puis une petite salle nous présente l’embryon de travail (localité, casting, scénario) réalisé pour le film Aryan Papers, jamais commencé puisque la sortie de La Liste de Schindler, qui traitait aussi de La Shoah, l’en a dissuadé.

On finit la visite en beauté, avec le travail colossal que Kubrick a réalisé sur le meilleur film qu’il n’aura jamais réalisé : Napoléon. Peut-être pour la première fois de l’exposition, on effleure enfin le fanatisme du démiurge Kubrick. On se rend compte du travail passionné qu’il aura entrepris sur ce qu’il annonçait être le « meilleur film de tous les temps »… Si Kubrick a acheté une grande maison en Angleterre avec une quinzaine de pièces vides, c’est pour y stocker toutes ses notes et fiches ; car Stanley prenait beaucoup de notes. Beaucoup est un euphémisme. Kubrick a lu des dizaines de livres sur Napoléon, et a pris des notes sur chacune des personnes que Bonaparte a rencontrées dans sa vie, sur tous les endroits où il est allé, et même sur le temps qu’il faisait dans chacune de ses batailles. Une des commodes de Kubrick est exposée, avec tiroirs ouverts remplis de milliers de fiches sur Napoléon, toutes ayant un petit sticker de couleur pour que Kubrick puisse s’y retrouver parmi tous ces personnages. Ainsi se termine la visite. Avant de sortir, vous pourrez acheter affiches de films et livres de table sur Kubrick à la boutique de l’exposition.

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Cette exposition est très intéressante pour ceux qui ne connaîtraient que partiellement Kubrick. Elle permet réellement de découvrir l’imaginaire de ce cinéaste de génie, et nous encourage à regarder ses films que nous n’aurions pas vus. En revanche, elle ne permet pas de pénétrer ce génie ; la plupart des films de Kubrick (Shining, Eyes Wide Shut, Orange Mécanique) présente une double-narration ; il y a la surface, que tout le monde voit, mais qui n’est que « Smoke and mirrors » (comme un des livres discrètement placé dans la chambre de la prostituée que Tom Cruise va voir dans Eyes Wide Shut), puis il y a le message réel de Kubrick, qu’il semble avoir dissimulé à travers des centaines de détails auxquels on ne prête pas attention, et qu’il semble avoir placé là pour le seul plaisir de savoir que personne ne les captera si l’on regarde ses films avec la même rapidité et la même déconcentration que l’on prête aux films hollywoodiens. Que veut dire la scène de l’ours qui se livre à un acte sexuel dans Shining (alors qu’il s’agissait d’un costume de chien dans le roman de Stephen King) ? Pourquoi Jack Torrance apparaît-il dans une photo datant des années 1920 à la fin du même film ? Telles sont le type de questions que l’on se pose sans vraiment faire l’effort d’y trouver la réponse. C’est ce même manque d’investigation qui nous fait passer à côté des centaines de détails qui fourmillent dans les films de Kubrick : pour rester sur Shining, vous aurez peut-être remarqué que Jack Torrance ne porte pas de bague. Plus difficile, qu’il lit un magazine Playgirl dans le lobby de l’hôtel. Plus en particulier, que le numéro qu’il tient (janvier 1978) présente une enquête intitulée « Incest : Why Parents Sleep With Their Children » (certes, ce détail demande de la recherche). Ou pour rester sur le même schéma de pensée, que le « 42 » qui figure sur la manche de Danny quand l’enfant est devant son lavabo au début du film fait référence au film que Jack et Danny regardent dans le lobby de l’hôtel, qui s’intitule « Summer of ‘42 »… qui parle d’une relation sexuelle qu’un enfant a avec une femme plus âgée (tiens, une femme âgée, n’est-ce pas la manière dont Jack se voit dans le miroir de la chambre 237 ?). Ou que des ours (peluches, tableaux etc.) sont constamment associés au petit Danny. Où croyez-vous que Danny a obtenu ces marques dans le cou ? Vous commencez à comprendre…

Telles sont les investigations que cette exposition de la Cinémathèque française ne permet pas d’engager. On aurait pu avoir des photos ou des articles de décor nous mettant sur la voie. Comme des photos de l’intérieur de l’Overlook Hotel avant et après le tournage (avec les tapisseries indiennes de jumelles en robe bleue que Kubrick aura ajouté au-dessus de la cheminée du hall d’entrée par exemple). Ou l’avant dernière page que l’on voit du manuscript que Wendy tourne frénétiquement, où sont écrits 3 ou 4 fois la ligne « All work and no play makes Jack adult boy » au milieu des lignes « All work and no play makes Jack a dull boy ». Ca tombe bien, on aurait pu voir sur la machine à écrire exposée que le « t » n’est pas du tout à côté du « l », permettant ainsi d’écarter l’hypothèse d’une faute de frappe. Pourquoi Kubrick aurait-il alors fait écrire cette faute délibérée ? On aurait pu se poser ces questions, mais non (pour les plus intéressés, je vous réfère aux travaux impressionnants de Rob Agger).

Pour les moins maniaques, l’exposition reste une réussite. Si vous avez vu le film Stanley Kubrick : A Life in Pictures, votre plaisir sera néanmoins un peu altéré puisque l’exposition en reprend de nombreuses explications. Il reste alors à voir les nombreux costumes, objets de tournage, maquettes et caméras présentées au fil de votre visite, ainsi que la projection du très bon mini-documentaire sur la musique chez Stanley Kubrick. Quelque soit votre relation à Kubrick, tout le monde trouvera de quoi apprécier dans cette exposition de la Cinémathèque française, qui reste exceptionnelle en termes de fonds d’archive et d’installations.

Pour toute autre information, sur les tarifs ou les horaires, ça se passe ici

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