La retouche numérique des films -ou- De la chirurgie esthétique au cinéma

Introduction

La planète Hollywood est en ébullition. La 3D accapare les esprits, Avatar est encore sur toutes les lèvres, et les capacités du Blu-ray laissent sans voix. La prophétie s’est réalisée : l’heure du numérique est arrivée. L’ordinateur, monstre tout-puissant, se pose désormais en maître sur la masse des productions hollywoodiennes. Et s’il entend s’immiscer dans tous les nouveaux blockbusters qui s’empilent sur les bureaux des grands studios, il cherche sans relâche un moyen de corrompre les grands classiques du cinéma.

Or depuis une dizaine d’années, une équipe de réalisateurs lui a ouvert de grandes portes. Ces laborantins de génie répondent au nom de George Lucas et Steven Spielberg. Dans le plus grand secret, ils ont séquestré leurs plus grandes œuvres, et comme des apprentis sorciers, ont entrepris leur transformation numérique. Nous pensons à E.T., à Star Wars… Nul doute que d’autres grands noms arriveront dans les années à venir, et que le numérique exposera sa mainmise au grand jour.

Mais la retouche numérique des films n’est pas du goût de tout le monde. Ce sont tout d’abord les fans qui s’étouffent en découvrant « les mutilations » de leurs œuvres adorées. Puis vient le problème plus général, éthique. Est-il juste, légitime de retoucher ses films ? Et le débat fait rage ! Car Steven Spielberg a récemment regretté publiquement d’avoir retouché son E.T. et à jurer qu’on ne l’y prendra plus… Un terrible aveu de son crime ? Dans ce nouveau dossier, nous allons essayer d’éclaircir avec vous ce débat. Et au final, vous aurez l’immense chance de prendre position : plutôt Lucas ou plutôt Spielberg ?

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définitions du champ d’analyse

Tentons d’abord de clarifier les choses. Qu’entendons-nous par retouche numérique ? La retouche numérique est d’abord à distinguer de la remasterisation. Cette dernière concerne juste l’aspect technique du film, et cherche à améliorer la qualité de l’image, et du son. C’est donc un « simple » travail sur la pellicule d’origine, pour en améliorer la qualité. Travail de restauration avant tout, la remasterisation permet de rendre au film son éclat d’origine. Nombreuses sont les œuvres qui ont fait leurs petites révisions avec notamment de grands classiques comme les Kubrick et Métropolis.

La retouche numérique, si elle inclut aussi cet aspect de restauration du film, ne se contente pas du simple travail sur la pellicule. Elle entreprend de changer l’image et le son du film eux-mêmes. Grace au travail sur ordinateur, on peut rajouter des effets, en corriger certains, faire apparaître ou disparaître des éléments à l’envi. C’est donc une vraie transformation du film. Cependant, avec l’avènement de la 3D numérique, nombreux sont les films qui s’essaient à la retouche, via une conversion 3D du film, originalement filmé en 2D. Certes, l’aspect général du film est le même, mais cela n’en reste pas moins une transformation du film d’origine. En particulier, la Walt Disney Company fait de cette politique une de ses lignes directrice. La saga Toy Story et le Roi Lion sont déjà passé à la casserole. Et bientôt nous pourrons même voir Titanic ou Top Gun en 3D…

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Les raisons

Les plus réticents et les plus tourmentés élèveront surement la voix devant cette infamie et se tourneront certainement vers le Ciel, à grand renfort de « Pourquoiii ?… Mais pourquoiii ?… » Essayons avec vous de faire taire ces cris stridents et d’apporter la lumière parmi les cinéphiles ou fans conservateurs. Comme pour de nombreux sujets, le choix de la retouche des films n’est pas simple, et peut être justifié par de nombreuses raisons, des plus honorables aux moins… honorables. Décryptons tout ça.

Ce qui vient tout d’abord à l’esprit quand on évoque la ressortie de films cultes, subissant un petit lifting au passage, c’est l’aspect commercial. C’est bien connu, l’argent est le nerf de la guerre. Changer, rajouter quelques scènes est un magnifique argument de vente. Non seulement on garantit au fan de retrouver ce qu’il aime, mais en plus de retrouver la surprise du 1er jour grâce à de nouveaux effets et scènes inédites. Car l’intérêt des bonus qui viennent renforcer les éditions DVD / Blu-ray ne durent qu’un temps. En modifiant le contenu du film, on renouvelle l’intérêt pour le film lui-même, au point de le considérer comme une nouveauté. Nous voilà dans la spirale infernale du support audiovisuel. Passer de la VHS au DVD, puis au Blu-ray (mais qu’est d’ailleurs devenu le HD-DVD que nous avons tous oublié ?…) génère des innovations technologiques, nécessitant à leur tour la modification / conversion des films originaux. De la retouche des films à leur remasterisation, tout cela entre dans une logique commerciale globale. Dès lors, George Lucas ou Spielberg ne font que « respecter » le système.

Mais ces ressorties liftées viennent aussi chercher un nouveau public. L’astuce est connue depuis longtemps et a notamment longtemps été pratiquée par les studios Disney (soit, avant la sortie de la VHS). Les publicités le vantent souvent (ET, Star Wars): il faut que les nouvelles générations aient la joie de découvrir le film. Sans doute doivent-elles acheter la toute nouvelle gamme de produits dérivés associée. Visiblement, cette logique commerciale marche du tonnerre. Il y a quelques mois, la Walt Disney Company a rediffusé Le Roi Lion dans les cinémas américains. Retouché spécialement pour nous obliger à porter les grosses lunettes noires, le film fit à nouveau exploser le Box-Office. Au point qu’une ressortie française est bientôt prévue.

Plus étonnant, la retouche des films peut aussi venir de causes politiques. Et c’est d’ailleurs S. Spielberg lui-même, qui nous aura apporté cet argument. On s’en souvient, Spielberg est l’un des cinéastes qui a été le plus marqué par le 11 Septembre, sujet qui hante bon nombre de ses derniers films ( Le Terminal, La Guerre des Mondes,…). Le trauma fut tel qu’il a souhaité corriger et édulcorer l’inoffensif E.T., victime inattendue d’un attentat qui eut lieu 19 ans après son passage parmi nous. Ainsi, la version spéciale du 20ème anniversaire du film fait plus que nous présenter les aventures de sa nouvelle marionnette numérique. Véritable magicien, Spielberg a transformé les armes en talkie-walkie, et efface dans ses dialogues toute allusion possible aux terroristes. Quel spectacle… indéniablement politique.

De bonne foi ou pas, ces chirurgiens du cinéma se justifient avant tout en mettant en avant leurs exigences artistiques. Il est vrai qu’un film appartient à première vue à son créateur. Pensons à ce pauvre George Lucas, qui pendant des années dû refréner ses pulsions et affirma que la technologie qu’il utilisait ne lui permettait tout simplement pas de réaliser tout ce qu’il imaginait. Nombreuses furent les séquences mises au placard, dans l’attente d’une technologie suffisamment développée. Ainsi, ces retouches numériques permettent au réalisateur d’accomplir son vœu (questionnement : ne le trahissent-ils pas, car ils vont imaginer des choses encore plus ambitieuses qu’ils ne voulaient pas à l’époque ?…), et d’atteindre un plus grand niveau de perfectionnement. Tout cela serait alors le résultat d’un perfectionnisme obsessionnel.


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Mais comme dans la chirurgie esthétique même, c’est bien un problème temporel qui est sous-jacent. En 10 ans, la qualité des effets spéciaux a fait un bond spectaculaire. Or chaque film qui recourt à de nombreux effets spéciaux se veut à la pointe de la technologie, toujours en avance. Une fois sorti, on l’enferme dans la technologie de son époque, qui ne cessera d’évoluer. Regardons le premier Toy Story qui fait vraiment pâle figure face au récent et bluffant Toy Story 3. Le film devient alors spectateur du temps qui passe, un témoin de son époque. Et pour les plus soucieux de cette image, de cette volonté d’être à la pointe et actuel, les seuls recours semblent le remake, ou la retouche. Comme une accro à la chirurgie, le cinéma se cherche alors une nouvelle jeunesse, et multiplie ainsi les opérations.

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Pourquoi un problème se pose ?

Oui, nous jetons la pierre au cinéma et à ces voyous de grands chemins qui viennent saccager nos œuvres adorées. Mais tentons un tant soit peu d’être objectifs. Pourquoi est-ce si problématique avec le cinéma, pourquoi cela pose-t-il débat ? La question est légitime. En littérature, les œuvres sont souvent rééditées et légèrement modifiée par la même occasion. En bande dessinée, Hergé a usé et peut être abusé de la retouche de ses albums de Tintin, supprimant notamment toute allusion politique. Enfin, en musique les ressorties d’albums cultes sont monnaie courante. Et voilà que le cinéma ne pourrait pas se le permettre à son tour ! C’est osé non ?…

Une des premières explications pourrait être l’importance populaire du cinéma. Art majeur, le cinéma est certainement le domaine artistique qui possède le plus large public (par exemple, les livres les plus vendus du XXIe siècle ne dépassent pas les 30 millions de vente là où Avatar a affiché plus de 300 millions d’entrées dans le monde). S’il offre pour tous les goûts, et explore des champs très différents, il sait parfaitement rassembler le public autour d’œuvres majeures. Ultra-diffusé (les salles, la télévision, internet,…), chacun a un film qu’il tient en bonne place dans son cœur. En tout cas on l’espère. De fait, si le film semble appartenir à son créateur, l’appropriation par le public est inévitable. Il y retrouve ses valeurs, ses motivations, y puise son plaisir. D’où un attachement certain pour ces œuvres qui vont marquer notre époque. Nous qui sommes élevés au Walt Disney, au Spielberg & Cie, le simple fait de toucher à ce souvenir d’enfance, qui restera notre « doudou éternel », lui retirer les affects que nous y avions placé devient un crime ! Car bien souvent, la retouche du film peut détruire la nature et l’essence de celui-ci… Prenons par exemple le cas de Star Wars Episode 2, où Papa Lucas a vendu son âme à un ordinateur. Nouvelle Etoile Noire, celui-ci a anéantit complètement l’esprit d’aventure et de défi qui animait l’ancienne trilogie.

Mais je pense aussi pouvoir affirmer que le cinéma, à l’image du théâtre, se veut porteur d’illusion. A l’heure d’Avatar, de Transformers et des effets spéciaux ultra-réalistes, rappelons-nous ne serait-ce que de Méliès ! Il suffit de quelques tours et astuces enfantines pour nous plonger totalement dans l’illusion. Nous aimons nous prendre au jeu, y croire. En outre, nous établissons un rapport à l’humain : il nous plaît de savoir que des individus avec peu de moyens ont réussi à réaliser une œuvre aussi spectaculaire. Malgré le peu de moyen, tout reste possible. (C’est d’ailleurs souvent le message véhiculé par ces films). Et corriger tout cela à grand d’ordinateur, c’est déshumaniser en quelque sorte le film lui-même. Les machines nous imposent leurs images, les hommes ont quitté les plateaux de tournage. En fonction de la qualité de l’histoire, l’illusion s’achève, nous n’avons plus à faire l’effort de nous plonger dans un univers. Celui-ci s’impose à nous avec violence. Il semble bien désormais, que nous recevons plus du cinéma que nous ne lui apportions. Ainsi s’évapore une part de cette relation magique qui nous liait au cinéma.

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A quoi s’en tenir ?

Nous avons nos munitions, l’heure est venue de prendre position ! Je me mets donc en mode totalement subjectif,…clic ! C’est parti.
Pour commencer, quoi de mieux qu’une citation de S. Spielberg lui-même, qui illustre totalement le fond de ma pensée : « A l’avenir, il n’y aura plus aucune retouche et autres améliorations numériques sur mes films. Je ne ferai aucune correction numérique, même si on en venait à apercevoir des câbles… Aujourd’hui, je pense que laisser les films exister avec leur époque, avec leurs défauts et autres fioritures, représente une merveilleuse façon pour eux de marquer le temps et l’histoire. » Tout est dit. Il faut arrêter la course perdue vers l’éternelle jeunesse ! Quel intérêt de toute façon, puisque ces films sont déjà éternels !… Il faut arrêter de détériorer le patrimoine, de gommer les spécificités, de s’obliger au changement constant. Car le plaisir du cinéma est aussi temporel. Tout cinéphile se plait à retrouver à travers un film l’ambiance de son époque. On cherche à voir un film des 70’s, et on le prend justement avec ses qualités mais aussi ses défauts. Pouvez-vous imaginer un Hitchcock où les gestes d’un conducteur seraient synchronisés avec les mouvements de la voiture ?… C’est une partie du charme de son œuvre ! Puis viens le problème éthique…imaginons, en extrapolant un peu, qu’un Hitler en puissance ait la mainmise sur toutes les productions cinématographiques. Il pourrait en changer aisément le contenu…et le sens.

C’est pourquoi je pense qu’il nous faut quitter cette logique commerciale des retouches numériques. Et on peut à la limite parvenir à les compenser ! Pensons aux remakes, aux éditions « director’s cut » qui permettent de redonner aux réalisateurs leurs libertés…

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Bonus : le cas Star Wars


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Vous l’avez compris, je suis assez réticent aux retouches numériques. Cependant, j’adopte une vision tout à fait particulière des choses pour la saga Star Wars. On le sait, son créateur, George Lucas, est de tout Hollywood le plus addict à ces liftings quotidiens. Complètement reprogrammé par un ordinateur fou, il envisage même de redonner vie à de grandes stars de l’âge d’or hollywoodien, en achetant leurs droits à l’image pour finalement les ressusciter numériquement. Oui, c’est grave. Apprenti sorcier et chirurgien amateur, tonton Lucas a depuis longtemps entrepris de s’exercer au scalpel numérique sur la grande saga Star Wars. Dès 1997, la trilogie originale ressort dans les salles, avec une « Edition Spéciale ». A la simple remasterisation des films viennent s’ajouter de nouvelles séquences et nouveaux effets spéciaux. Le résultat, bien que surprenant, laisse tout de même une espèce d’arrière-goût… Car c’est un drôle de mélange ! Nous voilà avec un film mutant, qui mêle effets modernes et maquettes (presque) grossières. Alors que faire ?… Comment effacer ces traces de bistouris ?… Dans la mesure où G. Lucas ne s’apprête visiblement pas à s’arrêter là, comme en témoigne les changements ci-contre apportés avec la version blu-ray- je suggère la « refonte numérique » complète des effets spéciaux de la saga. Comme pour la chirurgie esthétique, une fois que le travail est commencé, on ne peut le faire à moitié. Alors, oui… fais-le, mais fais-le bien ! Transforme Yoda en créature numérique, remplace ces vaisseaux, tauntauns et Jabba de carton en monstres de synthèse ! Je fermerai les yeux, et attendrai avant toute chose une œuvre cohérente, afin que l’œil soit attiré par autre chose que son simple physique. Il est grand temps que Star Wars retrouve son énergie, sa jeunesse, et son insouciance d’autrefois.

Pierre

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