Le vampire au cinéma

La figure du vampire hante le cinéma avec une récurrence surprenante depuis l’apparition du celluloïd. Pourtant, peu de choses semblent rapprocher le Nosferatu de Max Schreck, le Dracula de Béla Lugosi et l’Edward Cullen de Robert Pattinson. Il est vrai que le caractère polymorphe du vampire, en constante redéfinition, n’est sans doute pas étranger à son succès intemporel.

Du sang plein les bobines

S’il fallait retracer le périple cinématographique du vampire, il faudrait commencer par évoquer Murnau et Dreyer. Nosferatu le vampire de Murnau (1922) n’est pas seulement le premier film de vampires, c’est aussi un film charnière dans l’histoire du cinéma puisqu’il s’agit de l’une des premières incarnations filmées de l’expressionnisme allemand. Vampyr, ou l’étrange aventure de David Gray de Dreyer (1932) s’inscrit dans un registre similaire. Le vampire y est dépeint tantôt comme un mort-vivant, tantôt comme un animal. Les années 30 à 60 contribueront pour leur part à forger l’image d’un vampire séducteur, indissociable des figures de Béla Lugosi (La Marque du vampire, 1931) pour Universal Pictures et de Christopher Lee (Le Cauchemar de Dracula, 1958) pour la Hammer Films. Cette vulgarisation de la figure du vampire, peu aidée par la multiplication des opus douteux, eut pour effet de cantonner le
vampire aux films de genre.

La fin des années 60 et le début des années 70 renforceront cette tendance en associant allègrement le vampire au cinéma d’exploitation où se mêlent érotisme et horreur. Les productions de la Hammer (The Vampire Lovers, 1970), de Jess Franco (Vampyros Lesbos, 1971) ou encore de Jean Rollin (Le Viol du vampire, 1967) sont autant d’illustrations, souvent sympathiques, de cette dérive. Le Dracula de Bram Stoker a cédé la place à Joseph Sheridan Le Fanu et à son sulfureux Carmilla. Plusieurs ovnis viendront toutefois égayer cette décennie, à l’image du Bal des vampires de Roman Polanski (1967) et surtout du splendide remake de Nosferatu réalisé par Werner Herzog (Nosferatu, fantôme de la nuit, 1979). Les films de genre ont leurs modes et le vampire doit laisser sa place aux slashers et aux films de morts-vivants à l’orée des années 80. Les rares expérimentations cinématographiques de ces années-là oscillent entre l’hommage nostalgique (Vampire, vous avez dit vampire ?, 1985) et les cross-over ratés – je vous laisse le choix entre Les Prédateurs de Tony Scott (1983) et Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow (1987).

Le vampire doit finalement attendre les années 90 pour retrouver le sourire. Francis Ford Coppola, fort du succès de son Dracula (1992), y est pour beaucoup. Le vampire redevient le mythe qu’il n’aurait jamais du cesser d’être : celui de l’attrait de la transgression. Les deux dernières décennies ont également été marquées par de nouvelles tendances. Les sagas littéraires créées par Anne Rice (Entretien avec un vampire) et Stephenie Meyer (Twilight) et les dérivés de comics (Blade, 30 jours de nuit) donnent aux films de vampires actuels une tournure plus adolescente que jamais. S’il est difficile de prédire la longévité de ce nouveau cycle, il est revanche certain que le mythe du vampire réinterprété par le cinéma a encore de beaux jours devant lui.

Cet obscur objet du désir

Le vampire diffère des autres créatures du folklore horrifique de par sa capacité à exprimer des désirs et des pulsions typiquement humains. Il s’est souvent avéré être un outil de choix pour transgresser sous couvert de fiction un certain nombre de tabous. Le refoulement de la sexualité dans l’Angleterre victorienne est une thématique sous-jacente aux oeuvres de Stoker (désintérêt charnel de Jonathan Harker pour sa fiancée) et de Sheridan Le Fanu (lesbianisme). Le cinéma d’exploitation vampirique, apparu avec la révolution sexuelle, n’est donc pas un accident de l’histoire mais s’inscrit au contraire dans une logique semblable d’affirmation de la toute-puissance du désir. Si les bonnes moeurs sont généralement sauves et que la créature de désirs est détruite à la fin, le trouble causé par son apparition persiste. Le vampirisme n’est pas une malédiction mais une tentation, qui a besoin du consentement de sa victime pour se répandre dans son corps et dans son sang. Le très inégal Abel Ferrara illustre bien cette idée dans The Addiction (1995), où le goût du sang cause des ravages identiques à ceux de n’importe quelle drogue dure. Le vampire, tel un junkie, est tiraillé entre sa dépendance vis-à-vis de la jouissance et le plaisir qu’il en retire. C’est parce qu’il finit toujours par céder qu’il n’est plus totalement humain.

Prisonnier de ce mal, le vampire souffre et contamine. Coppola est sans doute le réalisateur qui est allé le plus loin dans cette perspective en entrecoupant son film de nombreux plans dépeignant des cellules sanguines se reproduisant à l’infini. En pleines années sida, la métaphore était claire. Cette transgression des normes sociales s’étend à tous les ordres établis, qu’ils l’aient été par l’homme (répulsion pour la religion) ou par la nature (inversion du jour et de la nuit, absence de reflet dans les miroirs). Le vampire est de fait une créature prométhéenne et ce n’est donc pas un hasard s’il est également la seule créature horrifique susceptible d’intéresser de grands réalisateurs d’ordinaire peu portés sur le genre.

Un autre aspect singulier du mythe du vampire est son polymorphisme. Si la monstruosité physique est depuis l’Antiquité un moyen pour le conteur de stigmatiser la déviance par rapport à la norme sociale, le vampire parvient à rendre cette « anomalie » séduisante, comme peut l’être une promesse de transgression. Il s’agit là d’une revanche sur tous les autres mythes, qui reconstruisent les liens sociaux sur l’autel du sacrifice expiatoire du prétendu monstre. Si les exemples cinématographiques illustrant ce point ne manquent pas, je retiendrai simplement Murnau et Herzog qui ont su réduire ce phénomène à son expression la plus pure, l’ombre. La victime du vampire n’a pas besoin de sentir les canines de ce dernier se figer dans son cou pour être pénétrée par sa présence. Sa seule idée suffit. Le vampirisme est en définitive un fantasme contagieux qui ne ne demande qu’à se répandre sur davantage de pellicules talentueuses.

Franck

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Comments
One Response to “Le vampire au cinéma”
  1. KIKABOU dit :

    Très instructif, merci du partage Franck !

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